Le Désespoir
Le Désespoir est un poème d'Alphonse de Lamartine paru dès la première publication des Méditations poétiques en 1820.
- Le Désespoir :
- Lorsque du Créateur la parole féconde,
- Dans une heure fatale, eut enfanté le monde
- Des germes du chaos,
- De son œuvre imparfaite il détourna sa face,
- Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
- Rentra dans son repos.
- Va, dit-il, je te livre à ta propre misère;
- Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,
- Tu n'es rien devant moi.
- Roule au gré du hasard dans les déserts du vide;
- Qu'à jamais loin de moi le destin soit ton guide,
- Et le Malheur ton roi.
- Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
- Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
- Un long gémissement;
- Et pressant l'univers dans sa serre cruelle,
- Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
- L'éternel aliment.
- Le mal dès lors régna dans son immense empire;
- Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
- Commença de souffrir;
- Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière,
- Tout gémit : et la voix de la nature entière
- Ne fut qu'un long soupir.
- Levez donc vos regards vers les célestes plaines,
- Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
- Ce grand consolateur,
- Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente,
- Vous cherchez votre appui ? l'univers vous présente
- Votre persécuteur.
- De quel nom te nommer, ô fatale puissance ?
- Qu'on t'appelle destin, nature, providence,
- Inconcevable loi !
- Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on la blasphème,
- Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime,
- Toujours, c'est toujours toi !
- Hélas ! ainsi que vous j'invoquai l'espérance;
- Mon esprit abusé but avec complaisance
- Son philtre empoisonneur;
- C'est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes,
- De festons et de fleurs couronne les victimes
- Qu'elle livre au Malheur.
- Si du moins au hasard il décimait les hommes,
- Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
- Avec d'égales lois ?
- Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes,
- La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
- Victimes de son choix.
- Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices
- Des troupeaux innocents les sanglantes prémices,
- Dans leurs temples cruels,
- De cent taureaux choisis on formait l'hécatombe,
- Et l'agneau sans souillure, ou la blanche colombe
- Engraissaient leurs autels.
- Créateur, Tout-Puissant, principe de tout être !
- Toi pour qui le possible existe avant de naître :
- Roi de l'immensité,
- Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,
- Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
- Dans ton éternité ?
- Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature
- Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
- Un bonheur absolu.
- L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.
- Ah ! ma raison frémit; tu le pouvais sans doute,
- Tu ne l'as pas voulu.
- Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?
- L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être,
- Ou l'a-t-il accepté ?
- Sommes-nous, ô hasard, l’œuvre de tes caprices ?
- Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
- Pour ta félicité ?
- Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime,
- Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
- Plaisirs, concerts divins !
- Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,
- Montez, allez frapper les voûtes insensibles
- Du palais des destins !
- Terre, élève ta voix; cieux, répondez; abîmes,
- Noirs séjours où la mort entasse ses victimes,
- Ne formez qu'un soupir.
- Qu'une plainte éternelle accuse la nature,
- Et que la douleur donne à toute créature
- Une voix pour gémir.
- Du jour où la nature, au néant arrachée,
- S'échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée,
- Qu'as-tu vu cependant ?
- Aux désordres du mal la matière asservie,
- Toute chair gémissant, hélas ! et toute vie
- Jalouse du néant.
- Des éléments rivaux les luttes intestines ;
- Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines
- Qu'entassèrent ses mains,
- Attendant sur le seuil tes œuvres éphémères;
- Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
- Les germes des humains !
- La vertu succombant sous l'audace impunie,
- L'imposture en honneur, la vérité bannie ;
- L'errante liberté
- Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ;
- Et la force, partout, fondant de l'injustice
- Le règne illimité.
- La valeur sans les dieux décidant des batailles !
- Un Caton libre encor déchirant ses entrailles
- Sur la foi de Platon !
- Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu'il aime,
- Doute au dernier moment de cette vertu même,
- Et dit : Tu n'es qu'un nom !...
- La fortune toujours du parti des grands crimes !
- Les forfaits couronnés devenus légitimes !
- La gloire au prix du sang !
- Les enfants héritant l'iniquité des pères !
- Et le siècle qui meurt racontant ses misères
- Au siècle renaissant !
- Eh quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices,
- N'ont-ils pas fait fumer d'assez de sacrifices
- Tes lugubres autels ?
- Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre,
- Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n'éclaire
- L'angoisse des mortels ?
- Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
- Non, non, n'espérez pas que sa rage assouvie
- Endorme le Malheur !
- Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
- Engloutisse à jamais dans l'éternel silence
- L'éternelle douleur !
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